Naissance et premiers Pas du REAA en France (1804-1821)

Au sommaire de cette page :

1 – Création du Suprême Conseil en France (1804)

2 – L’effacement momentané du Suprême Conseil de France (1815-1821)

3 – La refondation du Suprême Conseil pour la France (1821)

 

(Extrait d’un livre en préparation)[1]

 

1 – Création du Suprême Conseil en France (1804)

 

Le comte Alexandre François Auguste de GRASSE, marquis de TILLY, des comtes de Provence et des Princes d’Antibes (1765–1845), membre du Suprême Conseil pour les Etats-Unis d’Amérique depuis 1802, Grand Commandeur ad vitam du Suprême Conseil des Iles Françaises des Indes Occidentales[2], quitte Charleston au printemps 1802 pour revenir à Saint-Domingue (Le Cap) qui a retrouvé provisoirement la paix suite à l’intervention des trente mille hommes de l’armée du général Français Charles Victoire Emmanuel LECLERC, beau-frère de Napoléon Bonaparte. Mais la guerre reprend à partir d’août 1802. GRASSE-TILLY est nommé à l’état-major du général LECLERC le 31 octobre 1802  juste avant le décès de ce dernier. Le nouveau général en chef, Donatien Marie Joseph de ROCHAMBEAU qui a succédé au général LECLERC, met en place une politique de terreur, de massacre organisé et de corruption. Il se met à dos la plupart de ses officiers ainsi que la population et les derniers soutiens de la haute société coloniale. Contraint de faire face à la fois aux Anglais avec lesquels la guerre a repris en juin 1803 et aux insurgés dirigés par le général afro-caribéen Jean-Jacques DESSALINES[3], il est vaincu par celui-ci le 18 novembre 1803 à la bataille de Vertières et capitule devant les Anglais le 30 novembre. Les Français sont chassés de Saint-Domingue ! GRASSE-TILLY qui a été fait prisonnier par les Anglais juste avant la capitulation est conduit à Kingston. Il est libéré début février 1804 et rejoint sa famille et son beau-père à Charleston. Il embarque avec eux pout la France en même temps que les prisonniers résidant à Charleston et débarque à Bordeaux le 29 juin 1804. Il est aussitôt mis à la disposition du général Jean-Jacques AVRIL. Il rejoint Paris et se trouve réformé le 29 septembre 1804 avec une pension de capitaine alors qu’il attendait qu’on lui confirme son grade de chef d’escadron. Heureusement pour lui, le maréchal KELLERMANN fera de lui son aide de camp.

 

Alexandre François Auguste de GRASSE, marquis de TILLY (1765 – 1845) Premier Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1804 – 1806) Premier Grand Commandeur du Suprême Conseil des Îles Françaises d’Amériques (1802 – 1818)
Alexandre François Auguste de GRASSE, marquis de TILLY (1765 – 1845)
Premier Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1804 – 1806)
Premier Grand Commandeur du Suprême Conseil des Îles Françaises d’Amériques (1802 – 1818)

A Paris, de GRASSE-TILLY, dans l’attente de son affectation dans l’armée, développe une intense activité de communication des hauts grades écossais en vue de constituer un Suprême Conseil en France. Etienne Gout[4] considère que celui-ci est régulièrement constitué le 10 octobre 1804 avec la soumission au 33e degré du frère Paul VIDAL par les Souverains Grand Inspecteurs Généraux de GRASSE-TILLY et LE TRICHEUX (soumission du 30 septembre 1804). Et c’est le 20 octobre 1804 que sera complété à neuf membres, comme le prévoient les Grandes Constitutions, le Suprême Conseil du 33e degré en France, deuxième Suprême Conseil du Monde[5]. Mais dans ce total, de GRASSE-TILLY n’a pas compté le Grand Commandeur, suivant une interprétation qui sera officiellement consacrée par son successeur CAMBACÉRÈS en 1806.

 

Ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de France (1806 – 1814) Ancien Grand Maître du Rite Écossais Philosophique, Ancien Grand Maître des Directoires Écossais du Rite Écossais Rectifié, Ancien Grand Maître du Rite Primitif de Narbonne, Ancien Grand Maître du Rite d’Heredom de Kilwinning, Ancien Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1806 – 1821)
Ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de France (1806 – 1814)
Ancien Grand Maître du Rite Écossais Philosophique,
Ancien Grand Maître des Directoires Écossais du Rite Écossais Rectifié,
Ancien Grand Maître du Rite Primitif de Narbonne,
Ancien Grand Maître du Rite d’Heredom de Kilwinning,
Ancien Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1806 – 1821)

 

A la date du 20 octobre 1804, le tableau du Suprême Conseil de France sera donc constitué ainsi, compte tenu des dates auxquels les membres ont signé leur soumission autographe au 33e degré et avec les indications d’Etat-civil qu’ils y ont eux-mêmes fait figurer :

Grand Commandeur ad vitam

(33e du 21 février 1802), Alexandre François Auguste, comte de GRASSE,

marquis de TILLY, Chef d’escadrons.

 

  1. (33e du 30 septembre 1804), Jean Nicolas LE TRICHEUX, Receveur de l’Enregistrement du 8e arrondissement de Paris.
  2. (33e du 10 octobre 1804), Jean-Baptiste Marie Paul VIDAL, 24 ans, propriétaire, natif de Marseille, (Grand Secrétaire Général).
  3. (33e du 12 octobre 1804), Claude Antoine THORY, ancien agent de change, banque et finance de la ville de Paris, propriétaire, 45 ans.
  4. (33e du 13 octobre 1804), Godefroid Maurice Marie Joseph LA TOUR D’AUVERGNE, ancien capitaine dans le régiment de Bouillon, infanterie Allemande.
  5. (33e du 14 octobre 1804), Jean Joseph Henri Auguste BERMOND D’ALEZ D’ANDUZE, ancien chanoine, Comte du ci-devant chapitre noble et royal des Comtes de Vienne et vicaire général du diocèse de Bayeux.
  6. (33e du 15 octobre 1804), Jean-Baptiste Marie Adélaïde TIMBRUNE de VALENCE, -Général de Division, Pt du Collège électoral du Dépt de la Marne.
  7. (33e du 16 octobre 1804), Frédérick Charles Joseph DE HAUPT, capitaine pensionné, ancien Chevalier de Malthe et de l’ordre du Christ, membre de l’académie royale de Florence.
  8. (33e du 19 octobre 1804), Bernardin RENIER, ex-noble vénitien, membre de l’ancien conseil du Doge.
  9. (33e du 20 octobre 1804), César Guillaume Robert de TROGOFF, ancien officier d’administration de la marine, âgé de 38 ans, natif de la Guadeloupe.

 

De GRASSE-TILLY reconstitue également le Suprême Conseil des Iles Françaises d’Amérique[6], cette fois en exil, avec lui même en qualité de Commandeur, les Frères réfugiés des Antilles et les Très Illustres Frères qu’il a nommés, depuis son retour en France comme Louis Charles BAILHACHE (33e du 8 octobre 1804), LOUVAIN de PESCHELOCHE et PYRON.

 

Les jours suivants, plusieurs Loges écossaises parisiennes qui sont en conflit sérieux avec le Grand Orient de France saisissent l’occasion pour réagir ; les vénérables et officiers de ces loges se réunissent le 22 octobre 1804 dans le local de la Loge Saint-Alexandre d’Écosse et constituent une « Grande Loge Générale Écossaise du Rit ancien et accepté ». Le Prince Louis BONAPARTE est investi de la dignité de Grand Maître et de GRASSE-TILLY devient son député.

Sceau de la Grande Loge Générale Écossaise de France (1804)
Sceau de la Grande Loge Générale Écossaise de France (1804)

Le 27 novembre, Joseph BONAPARTE devient Grand Maître du Grand Orient de France, son frère cadet Louis BONAPARTE est Grand-Maître adjoint et le 1er décembre,… Napoléon est sacré Napoléon 1er, empereur des Français par le Pape Pie VII.

 

Le 3 décembre, les commissaires du Grand Orient de France et de la Grande Loge Générale Écossaise, réunis chez le maréchal KELLERMANN, entérinent et signent un « Acte d’Union et Concordat » qui unit les deux obédiences, et définit un nouvel Ordre maçonnique destiné à administrer de manière cohérente les différents degrés, allant du 1er au 33e, des deux obédiences. Il est convenu tacitement que le Grand Orient assurera la gestion des 18 premiers degrés tandis que le Suprême Conseil assurera celle des degrés 19 à 33. Dans les jours qui suivent, la Grande Loge Générale Écossaise (regroupant une douzaine d’ateliers) sera amenée, naturellement, à proclamer la cessation de ses activités tandis que le Grand Orient de France tiendra son Assemblée générale en vue d’examiner et entériner le projet d’organisation commun du Grand Orient et des loges et chapitres du Rit ancien et accepté. L’Acte d’union ou Concordat qui « réunit désormais dans un seul foyer toutes les lumières maçonniques et tous les rites » sera signé par les dignitaires des deux obédiences.

Sceau du Suprême Conseil en France (1804)
Sceau du Suprême Conseil en France (1804)

Deux mois plus tard, lors de la première délibération du Suprême Conseil, le 22 décembre 1804[7], celui-ci décide que :

Art. 1er – « Le Souverain Conseil du 33e degré en France, attendu l’immense étendue de son territoire sera irrévocablement composé et porté au nombre de dix-huit membres.

 

Dans les premiers mois de 1805, les relations se tendent entre Auguste de GRASSE-TILLY et Alexandre Louis de ROËTTIERS de MONTALEAU, tous deux représentants du Grand Maître du Grand Orient de France. Le 21 juillet le Grand Orient de France informe ses loges de la création d’un Grand Directoire des Rites, entraînant une certaine émotion au sein du Suprême Conseil, car non prévu par le Concordat de 1804. Les maçons écossais, réagissent comme on pouvait s’y attendre et envisagent d’abord dans le cadre d’une réunion constituée en Grand Consistoire le 6 septembre, que face à ce qu’ils considèrent comme une rupture du Concordat il y a lieu de rétablir la Grande Loge Générale Écossaise. On se contentera en définitive, lors d’une réunion tenue le 19 septembre, placée sous la présidence du maréchal KELLERMANN, avec la participation de de GRASSE-TILLY et de ROËTTIERS de MONTALEAU, de modifier le Concordat en reconnaissant que « l’établissement du Directoire est reconnu utile, sauf les modifications suivantes qui ont été arrêtées :

  • le Grand Directoire Général du Rit est composé de représentants des rits au nombre de trois ou cinq pour chaque Rit,
  • chaque Rit forme une section particulière,
  • toutes les questions ou affaires dogmatiques soumises au Grand Orient seront renvoyées par lui à la section du Rit que l’affaire concerne, etc».
Alexandre-Louis ROËTTIERS DE MONTALEAU (1748 – 1808) Représentant du Grand Maître du Grand Orient de France (1805 - 1808)
Alexandre-Louis ROËTTIERS DE MONTALEAU (1748 – 1808)
Représentant du Grand Maître du Grand Orient de France (1805 – 1808)

 

Auguste de GRASSE-TILLY, premier aide de camp du Maréchal KELLERMANN est en  poste à Strasbourg depuis le 23 novembre 1804. En réalité l’un comme l’autre sont la plupart du temps à Paris. De GRASSE-TILLY est nommé Capitaine le 3 décembre 1804 par décret impérial. Il est affecté en Italie en qualité d’adjoint à l’état-major du Prince Eugène de BEAUHARNAIS qu’il rejoint à Vérone en août 1806 et se démet de ses fonctions de Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du 33° degré en France. C’est le prince archichancelier de l’Empire Jean-Jacques Régis de CAMBACÉRÈS, futur duc de Parme et pair de France qui le remplace. Ce dernier est nommé 33e le 8 juillet 1806 et installé solennellement le 13 août 1806. Il sera également nommé Grand Maître du Rite Écossais philosophique[8] le 4 mars 1807.

Au cours de cette période, l’action de de GRASSE-TILLY a permis la consécration à Milan, le 5 mars 1806, du Suprême Conseil du 33° degré dans le Royaume d’Italie, dont il est membre honoraire et dont le prince Eugène de BEAUHARNAIS, vice roi d’Italie en devient Grand Commandeur. PYRON, également membre honoraire, est le Grand représentant auprès du Suprême Conseil de France.

En 1809, de GRASSE-TILLY contribue à la création à Naples d’un Suprême Conseil des Deux-Siciles. Le 4 juillet 1811, il participe à la création du Suprême Conseil des Espagnes dont il est membre honoraire. A la même époque, à Paris, 14 des 91 loges du Grand Orient sont de rite écossais.

Le 13 juin 1814, de GRASSE-TILLY rentre à Paris.

 

2 – L’effacement momentané du Suprême Conseil de France (1815-1821)

 

Le coup de force du Grand-Orient :

 

Le 1er juillet 1814, le Grand Orient procède à une purge sévère en son sein. Il déclare vacants la Grande Maîtrise, les six offices de Grands Dignitaires et tous les autres offices d’honneur. Puis, il arrête le 12 juillet que les pouvoirs de la Grande Maîtrise seront exercés tour à tour par trois Grands Conservateurs de l’Ordre, le Maréchal MACDONALD (duc de TARENTE), les lieutenants généraux comte de BEURNONVILLE et comte de VALENCE, tous trois pairs de France. ROËTTIERS de MONTALEAU est réélu en qualité de Représentant du Grand Maître. Les trois derniers nommés sont membres du Suprême conseil de France, ce qui n’empêche pas le Grand Orient de nommer une Commission, laquelle écrit le 28 août 1814 au Suprême Conseil de France qu’elle est chargée d’aviser aux moyens de « centraliser définitivement dans le Grand Orient l’administration de tous les Rits maçonniques » et l’invite en conséquence à « concourir avec elle à l’accomplissement d’une œuvre désirée par tous les enfants de la vraie lumière ». Le Grand Orient, « s’appuyant dans ses considérants sur les concordats passés avec le Grand Orient de Clermont en1773, et le Grand Chapitre général de France en 1786, ainsi que sur le concordat (rompu) avec la Grande Loge générale écossaises en 1804, et dans le but, selon lui, de faire jouir les maçons français des avantages de tous les grades des différents rites, dans une séance extraordinaire du 18 novembre 1814, présidée par le Frère ROËTTIERS de MONTALEAU, « arrête qu’il reprend l’exercice de tous les droits qui lui appartiennent sur tous les rites, qu’en conséquence il délivrera seul les constitutions et les lettres capitulaires de tous les grades, et que les loges et les chapitres qui auraient obtenu de ces titres de toute autre autorité que la sienne, devront les présenter à son visa dans un délai de quatre-vingt-un jours à dater de la notification de l’arrêté, lequel délai passé ils seront regardés comme irréguliers[9]. » Commence alors une période de négociation entre le Grand Orient et le Suprême Conseil. Ce dernier, réduit seulement à sept membres – Honoré MURAIRE et six membres – prend néanmoins un décision courageuse en rejetant l’invitation du Grand Orient par un Arrêté du 18 août 1815 qui est notifié aux ateliers par circulaire du 26 août 1815. Le Grand Orient réagit sans délai et prend le 20 septembre 1815 un arrêté formant en son sein un Conseil Suprême des Rites et un Grand Consistoire des Rites, lequel prit plus tard le nom de Grand Collège des Rites, Suprême Conseil pour la France et les possessions françaises. Il déclare qu’en vertu du traité de 1804, il est le seul possesseur du Rite Écossais Ancien et Accepté, qualifiant le Suprême Conseil de schismatique et d’irrégulier. A la suite de cette déclaration, les Frères ROËTTIERS de MONTALEAU, de JOLY, CHALAN, HACQUET, de BEURNONVILLE et le général RAMPON, tous officiers du Grand Orient qui s’étaient fait affilier précédemment au Suprême Conseil, se retirent de celui-ci ; mais les Frères comte de LACÉPÈDE et comte MURAIRE, qui avaient aussi reçu l’ordre d’opter entre les deux obédiences, indignés de cette usurpation, envoient leur démission au Grand Orient.

Honoré MURAIRE, comte de l’Empire, (1750 – 1837) Ancien Lieutenant Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1825 – 1834) Ancien Grand Commandeur Honoraire du Suprême Conseil pour la France (1834)
Honoré MURAIRE, comte de l’Empire, (1750 – 1837)
Ancien Lieutenant Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1825 – 1834)
Ancien Grand Commandeur Honoraire du Suprême Conseil pour la France (1834)

 

Tous les officiers du G.O. sont tenus de se faire conférer le 33e degré dans les 33 jours et les membres du Suprême conseil encore officiers ou dignitaires du G.O. sont sommés de choisir. Il y a lieu de se souvenir que toutes les Loges et Chapitres du R.E.A.A. tiennent leurs patentes constitutives ou leurs chartes capitulaires du Grand Orient de France et que tous les Conseils, Tribunaux et Consistoires du 19e au 32e degrés dépendent directement du Suprême Conseil de France, ceci depuis le concordat du 3 décembre 1804. Aussi dans le climat politique ambiant de la seconde Restauration, le Suprême conseil, décapité, voyant une partie des Conseils de hauts grades se rallier au Suprême conseil des Rits, manque d’énergie pour réagir efficacement, mais refuse de prononcer sa mise en sommeil et va simplement s’effacer en attendant une évolution favorable.

 

L’intervention du Suprême Conseil des îles Françaises d’Amérique :

 

Aux yeux des Ecossais qui refusent de s’incliner devant le coup de force du G.O., il reste peut-être une solution : faire intervenir le Suprême Conseil des Îles Françaises d’Amérique (dit d’Amérique) en exil que de GRASSE-TILLY vient de reprendre en main en sa qualité de Grand Commandeur, pour qu’il assure provisoirement le gouvernement de l’Ordre. De GRASSE-TILLY procède à une profonde réorganisation de celui-ci. Mais appelé à servir en Belgique[10], il n’est pas souvent à Paris. Son Lieutenant Grand Commandeur et beau-père DELAHOGUE est âgé et pas vraiment en état d’assurer la gouvernance de l’Ordre. C’est le baron de MARGUERITTES, Grand Secrétaire du Saint Empire qui dirige le Suprême Conseil d’Amérique. Mais de quelle manière ! De GRASSE-TILLY tente à partir de 1817 de remettre un peu d’ordre dans son Suprême Conseil et de remédier aux différentes dérives et abus constatés. Il va jusqu’à réorganiser son état-major et à écarter de MARGUERITTES, le remplaçant par le comte de FERNIG.

Le Grand Orient informé des agissements du Suprême Conseil d’Amérique réagit à son tour et lors de son Assemblée générale du 8 août 1817 déclare irrégulière « toute société maçonnique dont le titre constitutif ne serait pas émané de lui », défendant « d’entretenir aucune relation avec ces assemblées et avec leurs membres ». La plupart des Grands officiers concernés s’inclinent, mais de GRASSE-TILLY, espérant malgré tout être en mesure de trouver une solution, décide de doter chacune des six Chambres du Suprême Conseil d’Amérique de dix Grands Officiers d’honneur et de cinq nouveaux 33e. Ceux-ci sont conviés le 23 février 1818 salle du Prado, 30 Place du Palais de Justice. Devant toutes les sections rassemblées, ils sont proclamés, installés et appelés à prêter serment d’obéir au T.Ill.F. de GRASSE, Grand Commandeur, et signent son livre d’or. Le Général comte de FERNIG devient, quant à lui, Lieutenant Grand Commandeur ad vitam en remplacement de DELAHOGUE, démissionnaire.

Quelques mois plus tard, en juillet 1818, pendant l’absence de de GRASSE-TILLY dont certains considèrent qu’il se conduit en despote, une commission présidée par le vice amiral comte ALLEMAND[11] réorganise la section des 33e degrés et modifie les règlements généraux ainsi que les statuts ; les dignités ad vitam ne sont plus reconnues, les grands dignitaires sont élus annuellement et ne peuvent plus être réélus indéfiniment. Ces derniers sont adoptés le 31 juillet et notifiés par de FERNIG. Ces modifications sont à l’origine d’une rupture au sein du Suprême Conseil. Les « réformateurs » portent à leur tête ALLEMAND assisté de quelques proches comme MAGHELLEN, LANGLOIS, de CHALLENGÉ et MARGUERITTES. Cette faction dissidente se réunit dans le local du Prado. De GRASSE-TILLY, tente de reprendre le pouvoir et déclare que « le soi-disant SC institué par la commission n’a aucun pouvoir ni Juridiction ». Finalement, le 8 septembre, il décide de démissionner de ses fonctions et simultanément désigne son successeur en la personne du T.Ill.F. Comte Elie DECAZES, pair de France, Ministre de la Police et Officier d’honneur du Grand Orient de France depuis 1815, secondé par le Général comte Louis de FERNIG, choix qui est ratifié par le S.C.. De son côté, la faction dissidente accuse de GRASSE-TILLY d’avoir « usurpé les pouvoirs du Suprême Conseil d’Amérique en agissant en maître absolu de l’Ordre, refusé de signer les statuts et règlements du S.C. adoptés le 31 juillet… ». Elle le suspend de ses fonctions de Grand Commandeur ad vitam et le défère au Tribunal des Grands Inquisiteurs Commandeurs qui se réunit le 17 septembre sous la présidence du Vice amiral comte ALLEMAND. Le Tribunal déclare GRASSE-TILLY « déchu, destitué de sa dignité et dégradé de tous ses titres maçonniques ». Se réunissant sous le nom de « Grand Orient Ecossais » ils vont également dégrader le 24 octobre les S.G.I.G. proches de de GRASSE-TILLY, en particulier de FERNIG, BEAUMONT et le capitaine QUÉZADA[12].

 

Elie Louis DECAZES (1780 -1860), comte DECAZES (1816) et 1er duc de GLÜCKSBIERG (1818) Second et dernier Grand Commandeur du Suprême Conseil des Îles Françaises d’Amérique, en Exil (1818 -1821) Ancien Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1838 – 1860)
Elie Louis DECAZES (1780 -1860), comte DECAZES (1816) et 1er duc de GLÜCKSBIERG (1818)
Second et dernier Grand Commandeur du Suprême Conseil des Îles Françaises d’Amérique, en Exil (1818 -1821)
Ancien Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1838 – 1860)

DECAZES devenu Grand Commandeur du Suprême Conseil d’Amérique abandonne aux dissidents le local du Prado et inaugure son nouveau Temple, dans la galerie Pompéi, 36 rue Neuve des Petits Champs, à proximité des locaux du Suprême Conseil de France[13]. C’est désormais à cette adresse que se réunit depuis le 24 octobre 1818 la tendance restée fidèle à de GRASSE-TILLY. DECAZES, au nom de l’Obédience Pompéi, offre le 2 décembre 1818 au Roi Louis XVIII, une médaille à son effigie. Le groupe DECAZES-de FERNIG, généralement appelé « Pompéi » s’active. Il fait entrer au Suprême Conseil d’Amérique des personnages honorifiques comme le Prince de WURTEMBERG, ancien officier des armées du Tzar. DECAZES est devenu Ministre de l’intérieur et le 6 mars 1819, il fait nommer ou réintégrer 59 Pairs de France dont de LACÉPÈDE, SÉGUR, RAMPON, VALENCE, membres du Suprême Conseil de France et de futurs membres comme le Général comte BELLIARD, le duc de CHOISEUL-STAINVILLE, le maréchal MORTIER, l’Amiral VERHUELL. Il crée des Loges (Les Philalètes, Les Amis des Lettres et des Arts, Les Chevaliers de la Palestine). Il profite de la préparation de la Saint Jean d’été 1819 pour tenter un rapprochement du Suprême Conseil d’Amérique avec le Grand Orient de France. La négociation est confiée aux Frères BOULLY et MAUGERET pour le Grand Orient et au baron BACCARAT ainsi qu’au Chevalier LEROY, ex préfet, pour le Suprême Conseil. Les projets d’acte d’union dressés de part et d’autres, soumis aux commissaires le 26 mai, se traduisent par un échec.

 

Les dissidents du Prado continuent leurs gesticulations et prennent un nouveau titre distinctif pour leur Juridiction : « Suprême Conseil du 33e et dernier degré, Grand Orient Ecossais, Rit Ancien et Accepté pour la France et les Possessions en Amérique et aux Indes ». Ils portent également à leur présidence le duc DECAZES qui aurait accepté par courrier, écrit André Combes[14], espérant unifier sous son autorité les deux branches rivales. Mais de FERNIG et ALLEMAND sont des ennemis irréconciliables.

 

3 – La refondation du Suprême Conseil pour[15] la France (1821)

 

Pendant cette dernière période, les survivants du Suprême Conseil pour la France avaient suivi avec intérêt les efforts réalisés par le Suprême Conseil d’Amérique en exil et rénové pour tenter de rassembler les maçons écossais sous sa bannière. Certains d’entre eux en étaient d’ailleurs des dignitaires comme LACÉPÈDE, le Lieutenant Grand Commandeur ad vitam de VALENCE et le comte MURAIRE[16]. De plus, l’action de DECAZES au sein du Gouvernement avait permis de restaurer l’image du Suprême Conseil pour la France, donnant ainsi plus d’espoir à ses anciens membres pour un éventuel projet de refondation de la juridiction. A cet égard, ils sont soutenus en cela par plusieurs membres du Suprême Conseil d’Amérique en exil dont la seule chance d’avenir réside dans la réunion des deux Suprême Conseils.

 

A la fin de l’année 1820, DECAZES, Commandeur du Suprême Conseil d’Amérique en exil invite les membres les plus influents du Suprême Conseil pour la France (MURAIRE, VALENCE, SÉGUR, LACÉPÈDE, FRÉTEAU de PÉNY,…) à remettre en activité celui-ci.  Une circulaire du Suprême Conseil pour la France est adressée aux ateliers écossais le 1er janvier 1821 pour leur annoncer la reprise des activités.

 

DECAZES, estimant sa tache terminée, se retire le 24 avril 1821.

 

La réunion des deux Suprême Conseil est effective le 7 mai 1821 par décret N°XVII du Suprême Conseil pour la France[17] portant réunion avec le Suprême Conseil des Iles française d’Amérique :

« Décrêt d’union

Séance du 7e jour du 3e mois 5821

 

Le Sup\ Conseil du 33e et dernier degré pour la france  prenant en considération les vœux émis et suivis avec persévérance par le Sup\ Conseil d’Amérique d’être admis dans le Sup\ Conseil de France et d’une réunion forte et durable de tous les maçons écossais ;

Et reconnaissant qu’en effet c’est par cette réunion franchement opérée que l’unité sera rétablie ; que tous les prétextes de division et de scission seront extirpés, et qu’alors l’entière maçonnerie écossaise ralliée à un centre unique et légitime sous la bannière du Sup\Conseil pour la France recouvrira sa consistance et sa dignité.

Déclare et proclame réunir à lui tous les maçons réguliers du rit écossais ancien et accepté, dans les divers degrés auxquels ils ont été légalement promus, de manière qu’il n’y ait plus dans ce pays qu’un même ordre et une même famille sous le gouvernement et l’administration du Sup\ Conseil pour la France, qui en est et demeure seul chef. »

 

Le comte Cyrus de VALENCE devient Grand Commandeur à la place de CAMBACÉRÈS démissionnaire et qui se voit conférer la dignité de Grand Commandeur Honoraire.

 

Jean-Baptiste Cyrus de Timbrune de Thiembronne, comte de Valence, (1757 – 1822) Ancien Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1821 – 1822)
Jean-Baptiste Cyrus de Timbrune de Thiembronne, comte de Valence, (1757 – 1822)
Ancien Grand Commandeur du Suprême Conseil pour la France (1821 – 1822)

L’année 1821 voit donc le Suprême Conseil pour la France reprendre force et vigueur avec la mise en œuvre d’une véritable réorganisation de sa Juridiction, dont l’exercice d’une autorité directe sur les 33 degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté.

 

 

[1]  Jacques Simon, Histoire du Rite Écossais Ancien et Accepté en France.

[2]  Dit Suprême Conseil des Îles Françaises d’Amérique ou Suprême Conseil d’Amérique

[3]  Jean-Jacques DESSALINES proclamera l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, se fera nommer Gouverneur à vie, puis couronner Empereur, le 6 octobre 1804, sous le nom de Jacques 1er .

[4]  Etienne Gout, Ordo ab Chao, N°31, p.46, SCDF, Premier semestre 1995.

[5] Deuxième Suprême Conseil du Monde résultant de la situation d’exil du Suprême Conseil des Indes Occidentales des îles du vent et sous le vent, dit d’Amérique, et qui finira par se fondre dans le Suprême Conseil en France en 1821.

[6] Ce Suprême Conseil des Iles Françaises d’Amérique s’éteindra définitivement lors de sa fusion dans le Suprême Conseil en France le 7 mai 1821.

[7] Délibération du Suprême Conseil du 22 décembre 1804, document du fonds maçonnique de Lexington, USA.

[8] Le Rite  Ecossais Philosophique est en quelque sorte l’héritier de hauts grades écossais transmis par la Mère loge Ecossaise du Contrat social depuis 1766. Ses adeptes se rallièrent assez vite au Rite Ecossais Ancien et Accepté, dès son implantation en France et la Loge du Contrat Social finit par cesser ses activités en 1826.

[9] E.M. Rebold, Histoire des trois grandes loges de Francs-Maçons en France, p.124, Collignon Libraire-Editeur, 1864

[10] Le 1er avril 1817, de Grasse accorde des constitutions pour la création d’un Suprême Conseil du Royaume des Pays-Bas à Bruxelles, qui fusionnera le 6 décembre 1817 avec celui installé le 16 mars 1817 par le général Rouyer au nom du Suprême Conseil de France.

 

[11] Zacharie Jacques Théodore comte Allemand (1767-1826), officier de marine, rallié à la révolution, vice amiral en 1810, grand officier de la Légion d’honneur.

 [12] François-Timoléon Bègue Clavel, Histoire pittoresque de la franc-maçonnerie et des sociétés secrètes, p. 33, Pagnerre éditeur, 1843

[13] 23 Rue Neuve des Petits Champs

[14] André Combes, Histoire de la Franc-maçonnerie au XIXe siècle, Tome 1, p.57, Editions du Rocher, 1998

[15] A cette époque on dit indifféremment « Suprême Conseil pour la France », «Suprême Conseil de France» ou « Suprême Conseil »

[16] Beau père de Decazes depuis 1805.

[17] BNF FM1 Suprême Conseil 19